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Radiographie du paysan haïtien.- Par Gabriel Dithon

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Radiographie du paysan haïtien

En Haïti, le  pouvoir du colonialisme a cessé de s’imposer en 1804. Toutefois, le pays ne s’en délivre pas totalement. Il se fait sentir par la corruption des élites qui s’identifient au peuple des cultivateurs, déstabilisant ainsi le projet de construction nationale. Ă cet effet, le paysan haïtien en a beaucoup souffert. La classe moyenne et la bourgeoisie haïtienne, ces deux classes sont sourdes à une autorité abusive de l’Etat. À côté de cela, s’ajoute une certaine influence persistante des puissances étrangères. Tout cela facilite la régression de la classe paysanne. Ainsi plus de deux cents ans que le paysan a passé au bas de l’échelle sociale haïtienne depuis la longue période de l’esclavage à Saint-Domingue.

Pourtant cette classe pour le dire comme les sociologues néo-griots a une importance stratégique de premier ordre. Ce qui explique que ces sociologues se réfèrent aux paysans comme la pierre angulaire de la fondation de la nation haïtienne. À ce sujet,  Blancpain a écrit La Condition du Paysan haïtien : Du code noir aux codes Ruraux. Ce livre de la loi esclavagiste édicté par les soins de Colbert se renferme des instructions relatives à la condition, la discipline et la surveillance des esclaves. Il fait allusion également à la montée au règne d’une élite dirigeante et d’une masse cultivatrice asservie. Blancpain montre que le paysan est venu après le cultivateur, de ses propres initiatives d’insoumission à la loi des législateurs. C’est pourquoi le cultivateur selon les codes ruraux n’a point les caractéristiques du paysan. Ces codes au lieu d’amollir le paysan haïtien l’ont plutôt endurci et acculé à la résistance. Après la révolte générale des esclaves, cette révolte de tous les instants a commencé avec Toussaint et plus tard avec des généraux. Ceux-ci voulaient rétablir le régime de la grande propriété ou le paysan aurait à travailler pour le compte des généraux propriétaires et grands planteurs. Les paysans ont refusé ce projet et ce modèle fonde sur le caporalisme agraire; ils ont préféré le marronnage vers les montagnes escarpées au lieu d’être de nouveau asservis.

Jean Fouchard dans son ouvrage intitulé: « Les marrons de la liberté (1972) » a insisté sur l’importance du rôle des marrons dans les luttes de l’indépendance d’Haïti. Il indiqua, au dire de C.R James son préfacier, que sans les marrons, il n’aurait pas eu de fondation solide pour le nouvel Etat; peut être même pas un nouvel Etat. En effet ce marronnage économique a réussi à créer la pénurie de la main-d’œuvre. Dans la clémence des régions montagneuses, ces marrons initièrent la culture vivrière de subsistance, modèle de l’agriculture haïtienne jusqu’à ce jour. Ils voulaient avoir leurs propres terres même s’il s’agissait de simples lopins. C’est la première fois que le nègre paysan allait être propriétaire de quelque chose. Ces structures agraires injustes, ces législations financières inadéquates et ces conditions inégales expliquent le sort actuel du paysan. Mais pourquoi le paysan haïtien a-t-il été maintenu au bas de l’échelle sociale pendant si longtemps? Plusieurs réponses s’offrent rapidement. L’une d’entre elles et sans doute la plus importante est la pauvreté de son éducation jointe à la précarité de ses moyens de réaction. Nous l’avons vu toutes les fois qu’un paysan ou un de ses fils a pu s’échapper aux affres de l’ignorance pour s’émanciper par l’éducation, il a toujours changé sa manière de voir les choses. Tous se sont émancipés d’une manière ou d’une autre, mais très peu malheureusement se sont montrés reconnaissants à l’égard de la campagne.

Quand on sait que le paysan vit de la culture de la terre, son éducation devrait inclure le plus activement possible, un versant sur les meilleures techniques agricoles et le meilleur rendement. Qu’on envoie donc à la campagne d’excellents instituteurs et professeurs, d’excellents agronomes et techniciens agricoles. Comme nous l’avons souligné l’agriculture et l’élevage constituent les activités qui représentent le fort du paysan. L’Etat responsable doit pourvoir à l’aide technique nécessaire en mettant des tracteurs et des machines à la disposition des agronomes et des paysans. L’Etat se doit d’inciter la société civile de manière à jouer sa partition de la même façon que cette société civile devra être prompte à inciter l’Etat à jouer la sienne. Etat et société civile en interaction permanente sont les piliers de l’émancipation paysanne. Dans le même sens les décideurs devront mettre dans les villes de province l’infrastructure nécessaire (ressources humaines qualifiées, routes, électricité, téléphone, internet, eau potable, etc.). Ils devront inviter aussi les investisseurs étrangers à y installer leurs compagnies, leurs usines, leurs entreprises agricoles créant ainsi des dizaines de millions d’emplois dans l’avantage d’une paysannerie éduquée et bien entrainée.

Le paysan d’aujourd’hui a faim. Naguère il avait tant de produits qu’il en faisait cadeau à ses visiteurs de la ville. La province était un lieu de villégiature et cornée d’abondance ou on allait pour bien manger. Maintenant quiconque sort de la ville et va au pays en dehors doit emporter sa propre nourriture pour lui-même, le paysan et sa famille toujours nombreuse. Les champs sont clairsemés parce qu’en plusieurs endroits il ne pleut pas. Les rivières et sources se dessèchent par suite du déboisement. L’érosion et la déforestation et autres facteurs font que le paysan ne peut plus compter sur son lopin de terre pour produire. Il est acculé de la décapitalisation. Il vit dans une coexistence pacifique avec le grand don. Mais le grand don n’est pas un paysan, même s’il habite à la campagne. Et s’il travaille la terre, il le fait indirectement, il achète la force de travail du paysan en organisant des coumbites. Le drame du paysan haïtien est que dans la plupart des cas, il n’a pas de terres, ou du pas suffisamment, alors que les grands dons eux ou les bourgeois absentéistes en possèdent beaucoup. L’on se rappelle des mouvements de revendication des paysans sans terre de Verettes. Ils sont allés occuper 450 carreaux de terres appartenant à un seul bourgeois de Port-au-Prince. De son coté le mouvement des Petits paysans tèt kole en a fait autant dans le Nord-Ouest, en y occupant plus de 800 carreaux.

Dans les endroits où le paysan peut encore travailler pour son compte, il ne dispose que de ses muscles, de sa houe, de sa machette, de sa serpette et de sa pelle. Il n’y a ni de technologie, ni d’engrais, ni de pesticide. Le rendement est toujours réduit. En conséquence, le paysan se voit dépendre de l’importation des produits que pourtant il fait et exportait avant. En raison de cette dépendance, sa culture de résistance sur laquelle d’ailleurs la nationalité haïtienne était fondée, est entrain de s’évanouir. Après quelques années d’un travail musculaire éreintant et ingrat, le paysan haïtien si preste et si avenant dans sa brève jeunesse a vu le visage racorni, la bouche édentée, les muscles rabougris. Mais surtout quand il ne projette pas plutôt un portrait émacié de zombi.

Le paysan d’aujourd’hui ne peut guère envoyer ses enfants à l’école. Longtemps il ne savait peut être pas l’importance de l’école. Maintenant il en a pris conscience mais le sol qui ne produit rien le laisse au chômage et incapable d’endosser efficacement ses responsabilités. Mais malgré son incapacité réelle, le paysan tachera au moins de sauver un de ses fils en investissant dans son éducation. Donc, il espère qu’un jour l’éducation scolaire d’un de ses fils servira comme institution familiale de sécurité sociale. Quant aux autres enfants infortunes du sort, ils grandiront sans instruction et iront grandir la foule déjà innombrable des demandeurs d’emplois en ville. Ceux qui constituent le lumpen prolétariat; ils feront de petits commerces dans des différents coins de rues. Ils sont devenus souvent des voleurs, des mendiants, des racketteurs. Il arrivera même que certaines jeunes filles se laisseront sexuellement abuser pour pouvoir à leurs besoins. Ainsi, exposées à l’émigration paysanne, les villes haïtiennes sont devenues des guêpiers bourdonnant et la capitale une ville immaitrisable et ingérable.

Le paysan qui est malade, n’a pas d’argent le plus souvent pour se faire soigner. Mais aussi là il vit, il n’y pas assez d’hôpitaux et dispensaires. Seule la ville de Port-au-Prince est dotée d’un hôpital général.  Les villes moyennes ne disposent souvent qu’un maigre dispensaire. Dans beaucoup d’endroits, les femmes enceintes en état de travail ne trouveront aucun service de maternité dans leur zone. Une brave matrone du quartier est celle qui sauvera toutes les femmes en situations d’accouchement. Les femmes paysannes souffrent d’inanition ne pouvant se donner qu’un seul repas par jour. Quant a l’eau potable, le paysan a peu d’endroits pour en trouver. Parfois, il est forcé de boire un liquide pollué que des petites filles innocentes vont chercher parois de très loin quand on n’habite pas près de la source ou de la rivière. Ainsi le paysan est en proie aux maladies infectieuses et diarrhéiques importantes comme la typhoïde et la dysenterie qui sont parfois mortelles surtout dans le cas des nourrissons. La paysanne haïtienne, femme vaillante et d’une beauté plutôt éteinte par la misère, travaille très dur dans les champs; elle s’exténue dans son petit commerce au marché. En plus elle est soumise à l’oppression constante d’un homme chômeur souvent au nerf à fleur de peau. Enfin, le paysan haïtien est physiquement opprimé. En plus d’être maintenu dans l’ignorance pendant cinq cent ans, il a été opprime dans sa chair et sa personne même. Le chef-section, le choukette-larouze, le gendarme et le policier et les bourreaux sont toujours prêts à le matraquer ou même le tuer. Il est question maintenant de lui faire justice en le restaurant dans l’éminente dignité de son être.

Gabriel Dithon

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