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Les trois raisons de la victoire de Jovenel Moïse aux élections de 2016-Par Rubens Avril

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Jovenel Moïse, né le 26 juin 1968 à Trou-du-Nord, est un entrepreneur et homme politique haïtien, membre du Parti haïtien Tèt Kale

La victoire de Jovenel Moïse aux élections du 20 novembre 2016 est couramment appréhendée  de deux manières. Pour ses adversaires, c’est une victoire inattendue, pour ne pas avoir pris au sérieux les sondages et les pronostics qui ont toujours porté Jovenel en tête de liste. Tandis que, pour les sympathisants de Jovenel, il ne faut voir dans cette victoire aucune surprise, car ce n’est pour eux que la confirmation des élections du 25 octobre 2015 et des récents sondages avant les élections du 20 novembre. Ces interprétations se limitent entre adversaires, partisans et opposants de chapelles politiques différentes. Il semble que les points de vue et analyses sur cette question ne s’expriment pas au point de transcender la dichotomisation « pour ou contre » un candidat ou un autre. L’enjeu du pouvoir et le fanatisme semblent aveugler tant des journalistes, des étudiants que des intellectuels. Le débat est tout simplement plat : « pour ou contre ».

Par ailleurs, je pense qu’il y a lieu de produire des réflexions justes et valides sur le « phénomène Jovenel Moïse ». J’appelle le « phénomène Jovenel Moïse » tout le processus de construction de ce dernier en passant par sa présentation dans le projet de bannann, tout son processus de campagne depuis 2015, jusqu’à sa victoire aux élections du 20 novembre 2016. C’est un phénomène marquant qui mérite d’être interprété avec intelligence et lucidité.

Après l’annulation des élections présidentielles de 2015, on croyait que le phénomène Jovenel Moïse c’était fini. C’est bien le contraire, malgré son statut d’outsider. Dans nos analyses, nous sommes particulièrement intéressés par les six candidats qui ont toujours donné l’apparence de devancer les autres durant le processus de campagne. Notre démarche consiste donc à expliquer la victoire de Jovenel au dépend de ces cinq poursuivants immédiats, tels que : Jean Henry Céant, Jude Celestin, Edmonde Surplice Beauzil, Moïse Jean Charles et Maryse Narcisse. Quelles seraient alors les raisons qui ont fait gagner Jovenel Moïse ? La question est osée par le simple fait de vouloir trouver des « raisons » à une victoire électorale en Haïti. Il y a un point de vue dans ce pays qui veut que les élections soient l’apanage de « Zam ak lajan ». Ce point de vue est devenu un discours commun, répété même par certains universitaires qui auraient pour vocation de chercher à appréhender les phénomènes de la vie collective au moyen des outils de la science et de la technologie. Ce texte se veut donc une tentative d’explication  rationnelle des élections à partir des outils de la sociologie, de l’informatique et de la communication sociale mises en œuvre dans les stratégies de campagne électorale. La victoire de Jovenel Moïse est ici compréhensible à partir de trois éléments que nous appelons : « 1- Le semblant d’unité du camp PHTK. 3- La machine audiovisuelle mise en place par l’équipe de Jovenel. 4- Le slogan de Jovenel Moise (Nèg Bannann nan) ». Nous ne saurions omettre le rôle significatif joué par l’argent dans les élections, mais nous faisons ici le choix d’aborder la question sous un angle différent, celui du marketing électoral.

  • Le semblant d’unité du camp PHTK

Comme annoncé à l’avance, la tentative d’explication de la victoire de Jovenel  Moïse doit tenir compte de ces principaux adversaires. Le premier élément que nous voulons expliquer comme facteur décisif de cette victoire est ce que j’appelle « un semblant d’unité dans le camp du PHTK ». Il faut dire qu’une telle image s’est construite  au détriment des secteurs politiques opposés au clan PHTK. En effet, après les cinq années d’opposition et de mobilisation contre Michel Martelly entre 2011 et 2015, les secteurs de l’opposition, répondant aux noms de LAVALAS, MOPHOD, PITIT Dessalines, épaulés par des militants de la société civile et des parlementaires farouches à Martelly, l’opposition s’est éclatée en mille morceaux. « La rue » est divisée, riait-on de ces vieux politiciens. Les tables de mobilisation et de concertation des MOPHOD, LAVALAS, PITIT Dessalines et d’autres organisations populaires n’ont pas cherché construire une force politique cohérente en termes d’alternative aux Tèt Kale. Ainsi, faut-il comprendre l’éclatement de l’opposition comme un facteur décisif dans la victoire de Jovenel Moïse aux élections du 20 novembre. Le clan des Tèt Kale s’est toujours montré « uni » face à ses adversaires. Ceci peut être considéré comme la première raison de leur victoire.

  • La machine audio-visuelle mise en place par l’équipe de PHTK.

La deuxième raison est au niveau audio et visuel. Elle est logiquement liée à la précédente.  L’équipe de Jovenel a réussi à adapter la campagne au temps et à l’ère électronique dans laquelle nous évoluons. Au niveau audio-visuel, l’équipe des Tèt Kale a coordonné la campagne autour de trois grands axes : la radio, la télévision et l’internet.

Jovenel Moïse a en effet été l’un des candidats les plus présents sur les stations de radio. Son équipe a fait diffuser des messages audio des plus sensationnels en mobilisant toutes les rhétoriques de la propagande électorale moderne qui ne vise qu’à susciter passions et fanatisme chez les électeurs. En mentionnant rhétorique dans le cas de Jovenel, je veux parler des multiples répétitions des mêmes messages sur les stations de radio. Ces messages, à force d’être répétés, créent du sens dans l’imaginaire collectif. Ce n’est pas que les autres candidats n’ont pas diffusé de message à la radio, mais ils n’ont pas réussi à exercer le même niveau de persuasion que le camp PHTK. Jovenel a bénéficié d’une meilleure diffusion radiophonique, tant en termes d’heures de diffusion sur les stations de radio, qu’au niveau du contenu des messages. Ces techniciens lui ont assuré une présence continue sur les stations de radio à travers des spots diffusés à longueur de journée. Ils ont eu l’intelligence suffisante pour exploiter les moments forts dans les discours de Jovenel livrés lors des meetings à travers le pays. Ils ont mobilisé les séquences les plus sensationnelles pour alimenter les messages audio et ainsi prolonger les meetings sur les stations de radio. Il faut reconnaitre qu’à ce stade il y avait un haut niveau de technicité mise en œuvre dans la campagne.

La télévision fut aussi déterminante dans la machine électorale de PHTK. C’est le lieu privilégié de rediffusion en images vidéo de chaque déclaration, meeting ou prise de parole quelconque. La force de la télévision réside principalement dans l’apparence des foules immenses lors des meetings et dans la démonstration de popularité du candidat, notifié par la mention de chaque ville et département visité. C’est l’une des techniques de manipulation, l’une des règles de la propagande que Jean Marie Domenache appelle « règle de contagion », qui consiste à créer l’illusion de l’unanimité. Le candidat se présente comme s’il faisait unanimité en grossissant les foules par tous les moyens. Et, la télévision est le meilleur espace pour communiquer cette illusion d’unanimité. Cette technique permet de maintenir une influence importante sur l’électorat, notamment sur les électeurs indécis. Car, une grande partie d’un électorat, si ce n’est la majeure partie, va généralement voter  pour le candidat qui semble faire le plus d’unanimité possible. Suivant cette logique, l’électeur vote pour un candidat qui donne l’apparence de pouvoir remporter le vote majoritaire. « Je ne veux pas perdre mon vote », disent-ils généralement. De tels jugements sont l’effet de la fièvre électorale. Celle-là conditionne l’électeur à se sentir engagé, autant que le candidat, dans un combat, dans une compétition, qu’il doit à tout prix gagner. De ce fait, il ne peut pas miser sur n’importe quel compétiteur pour ne pas perdre sa mise. Ceci peut nous éclairer sur les écarts énormes entre Jovenel et les autres candidats enregistrés dans les élections du 20 novembre dernier. Le candidat ayant créé le plus de perception l’a emporté en impliquant dans la bataille électorale les électeurs les plus anonymes. Les techniciens le savent bien, et l’en ont très bien appliqué pour la cause de Jovenel.

De même, l’internet est le nouveau maitre mot en matière de mobilisation électorale. Facebook, whats app, twitter, youtube se sont faits une place considérable dans les batailles pour le pouvoir politique. Les récentes élections américaines ont donné l’exemple d’une campagne super électronique à travers les réseaux sociaux notamment. Chacun des deux principaux candidats a consacré un réseau spécifique pour sa campagne : Hillary Clinton, facebook, et Donald Trump, twitter. Jovenel Moïse a aussi beaucoup usé des réseaux sociaux. Avec des photographies bien travaillées, son équipe de communication graphique (visuelle) a fourni un travail important. Il faut alors comprendre que les photos prises au cours de la campagne seraient de moindres importances ou ne serviraient pas à grand-chose sans le travail d’un communicateur qui sait faire l’harmonie entre une bonne photo et l’imaginaire collectif/populaire haïtien. Et, les réseaux sociaux (l’internet) assurent la publicité et la propagation de ces photos en étant accompagnées de brefs messages connus du genre des professionnels de la communication. C’est en ce sens la place d’un certain professionnalisme dans le champ politique trop longtemps étranger à de telles compétences. Les vieux politiciens doivent enfin admettre que les temps sont révolus. Ils doivent comprendre le rôle de la science et de la technologie dans la politique.

  • Le slogan de Jovenel Moïse (Nèg bannann nan)

On ne mène pas une campagne électorale sans un bon slogan. Le slogan est un élément décisif dans le marketing électoral. Il doit nécessairement contribuer à faire parler du candidat en bien ou en mal. Il a plusieurs fonctions. L’une d’elles c’est la fonction publicitaire qui consiste à faire connaitre le candidat. Un slogan qui ne remplit pas cette fonction ne mérite pas cette qualification. Car, le candidat c’est un produit à vendre dont le slogan est son étiquette.

Dans les récentes élections, certains candidats avaient un slogan, et d’autres non. Le candidat de Lapeh par exemple, Jude Célestin, aurait un bon slogan (Lè a rive). Cependant, l’équipe de Jude n’a pas assez exploité ce slogan. Son équipe n’est pas parvenue à transcrire ce slogan dans la réalité. Ils n’ont pas su exploiter le sens mobilisateur du slogan. Le candidat lui-même ne s’est pas trop accroché à son propre slogan. Même sur certaines affiches de Jude Célestin on ne trouve aucun slogan. L’ex sénatrice Edmond Supplice Beauzil se faisait appeler «  fanm choublak la ». On dirait que c’était son slogan. En réalité, c’était une sorte d’imitation du slogan de Jovenel Moïse, Nèg bannann nan. C’était très mal à droit de copier aussi sèchement le slogan de phtk qu’on critiquait autrefois. Parait-il que Maryse Narcisse affichait, « Bò tab la » comme slogan. Ce slogan est fait avec l’emblème du parti Fanmi Lavalas, qui est représenté par une table. « Tab la » remonte à la période de fondation de l’organisation politique Fanmi Lavalas à la fin du 20ème siècle. Ce mot d’ordre qui fut très mobilisateur dans les années 90 semble avoir fait son temps. Il s’est alors révélé un véritable échec en termes de mobilisation dans la campagne de 2016. Ceci aura permis de comprendre que la force de nouveauté est l’un des vertus d’un slogan électoral. On ne peut pas choisir n’importe quel mot d’ordre idéologique pour son slogan. Le slogan n’a rien à voir avec l’idéologie, c’est avant tout un travail de communication. L’idéologie peut quand même servir d’ingrédients au slogan en termes de contenu. Mais, un mot d’ordre idéologique ne peut pas servir de slogan, sinon il aura échoué. C’est la même chose pour Edmonde Supplice. Son parti (Fusion) est représenté par la fleur « choublak ». L’équipe de madame Beauzil a commis l’erreur de construire un slogan sur la base de son emblème, car l’emblème de Fusion ne renvoie à aucune réalité, ni réel, ni imaginaire. La fleur « choublak » ne dit rien. « Fanm choublak la » ne dit non plus rien à la population haïtienne, puisque ce mot d’ordre n’est pas créateur de sens. En effet, prendre l’emblème de son parti pour slogan se révèle être une très mauvaise démarche. Un tel choix traduit le peu d’importance accordée à la question du slogan par les partis politiques. Mes observations sur les campagnes de 2015 et 2016 me laissent en effet comprendre que les partis ou les hommes politiques n’accordent presque pas d’importance à un slogan dans ce genre d’activité. Un candidat qui s’appelle Frantz Bertin avait pour slogan « Jistikrasi ». C’est le modèle typique des idéologues têtus qui croient pouvoir transcrire l’ensemble de leurs croyances, visions et convictions politiques dans un slogan électoral. Ils ne comprennent pas que le slogan ce n’est que pour les élections, et après quoi il disparait pour faire place à un nouveau. Il fait d’ailleurs partie des cinq règles de la propagande de Jean Marie Domenache. « La règle de simplification » : emploi de slogan et de mot d’ordre.

Jovenel Moïse avait pour slogan « Nèg bannann nan ». À l’aide de ce slogan, il est passé pour le candidat le plus populaire dans les campagnes de 2015 et 2016. L’un des mérites de « Nèg bannann nan » étant que slogan électoral c’est qu’il faisait corps avec son candidat. On pouvait faire référence à Jovenel qu’en voyant une banane ou en mentionnant le mot « bannann » devenu beaucoup plus à la mode qu’à avant. Les techniciens du Phtk ont touché l’une des plus grandes sensibilités haïtiennes, la question de la nourriture. D’autant plus que « bannann nan » renvoie à la question de l’agriculture et à la production nationale. Ainsi, le discours de Jovenel est parvenu à faire rêver une population en quête d’alternatives aux vieux politiciens. Avec un bon travail de communication, le slogan « nèg bannann nan » a fait passer Jovenel Moïse pour un « leader paysan ». Un statut longtemps revendiqué par Moïse Jean Charles. On dirait que Jovenel a volé ce statut à Moïse Jean Charles. Surtout que Moise Jean Charles a préféré un discours « marxiste, socialiste » à son premier discours construit autour de la paysannerie. Il s’est fait appeler « socialiste rénovateur », en lieu et place de « révolutionnaire » qu’il se disait être autrefois.

Conclusion

L’une des caractéristiques fondamentale d’un discours électoral c’est sa capacité à faire rêver les électeurs. C’est là une force incontournable qui provoque passions et égarements. Le discours électoral est une parole politique articulée autour d’un ensemble d’éléments présentés aux électeurs en termes de possibilités de changement et de progrès. Le discours électoral fait ainsi la combinaison d’un passé choisi avec un avenir illusoire. Le présent est en effet escamoté au profit d’un futur utopique. Seul un candidat assez habile à faire une telle combinaison peut récolter un vote majoritaire à mon humble avis d’apprenti sociologue.

Les outils de la communication sociale et des nouvelles technologies de l’information ont été mis en œuvre tout au cours de la campagne électorale des Tèt Kale. De même, il est à noter que plusieurs des adversaires de Jovenel ont confié la directive de leur campagne à de simples politiciens de carrière, des amis proches, ou des membres de leurs familles. L’architecte Lesly Voltaire, ex-député, était le chef de la campagne de Maryse Narcisse. La campagne de Jude Célestin était sous la responsabilité de Paul Antoine Bien Aimé, un ancien ministre sous le gouvernement de Préval. Aussi, pensez aux critiques de Jean Hector Anna Cassis adressées à Jude Célestin publiquement. Selon l’ancien Sénateur, Jude n’aurait utilisé aucun des cadres/techniciens de Lapeh. Sa campagne de 2016 aurait été dirigée que par ses alliés du G-8. Jusqu’à quand ces vieux politiciens comprendront-ils que campagne électorale c’est l’affaire des techniciens de la communication sociale, de la psychologie sociale notamment et des spécialistes en technologie de l’information ? Combien d’élections doivent-ils encore perdre pour créer de la place pour les jeunes cadres sociologues, psychologues, communicateurs et informaticiens du pays ?

Rubens Avril

avrilrubs@gmail.com

 

One thought on “Les trois raisons de la victoire de Jovenel Moïse aux élections de 2016-Par Rubens Avril

  1. Je n’ai jamais déçu d’etre l’un de tes suiveurs.Partout où je vois un de tes articles,cela m’insiste à le découvrir.Sans plus tardé,je tiens à te féliciter d’abord pour ton grand travail,ta réflexion réaliste.Ensuite,ton article nous ouvre les yeux sur quelques armes qu’il faut avoir dans la politique.Malgré,l’expérience des politiciens traditionnels Jovenel MOÏSE parvient quand meme à faire <> dans les éléctions.Enfin,c’est bien d’avoir de tel gens comme Rubens AVRIL pour nous éclairer sur certains points.Est-ce-qu’on peut pas parler de la fièvre Jovenel chez les paysans?

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