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Le Gouvernement de Jean-Jacques Dessalines (1804-1806)

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Jean-Jacques Dessalines est un dirigeant de la Révolution haïtienne et le premier Empereur d’Haïti sous le nom de Jacques Iᵉʳ.

Empereur d’Haïti (1804-1806), né vers 1758, en Afrique (actuelle Guinée), mort le 17 octobre 1806 à Pont-Rouge, près de Port-au-Prince. Originaire d’Afrique de l’Ouest, Jean-Jacques Dessalines est déporté dans la colonie française de Saint-Domingue (Haïti). Il travaille comme esclave dans les champs pour un maître noir jusqu’en 1791, avant de rejoindre la rébellion noire qui éclate dans la colonie à la faveur des mouvements d’émancipation provoqués par la Révolution française. Au cours des dix années suivantes, il se distingue en tant que lieutenant du leader noir Toussaint Louverture, promu gouverneur général par la France révolutionnaire. Dessalines est sans doute le David contre les Goliath esclavagistes qui ont voulu maintenir l’esclavage le plus longtemps possible sur la terre d’Haïti. Pour arriver au but fixé, Dessalines est passé par des chemins tortueux et a engagé des actions pas toujours licites. On peut donc trouver des scandales et des pratiques peu recommandables à côté des excellentes initiatives qu’il a entreprises avant la défaite de Rochambeau à Vertières le 18 novembre 1803. C’est un devoir pour chaque Haïtien de le mettre à l’honneur, sans être ambigu et équivoque en taisant les inquiétudes soulevées par certaines de ses actions. Durant la phase finale de la guerre de l’indépendance qui se déroule au lendemain de la déportation de Toussaint Louverture, Dessalines a en principe, la direction militaire des opérations mais pas tout a fait la direction politique qui dépend finalement de l’économie et du savoir.

Des premières mesures structurantes prises par Dessalines

Selon les principes du nouvel Etat « aucun blanc quelle que soit sa nationalité ne foulera cette terre à titre de maitre ou de propriétaire ». Dessalines envisage une gestion des biens des colons partis en nommant Inginac administrateur des domaines pour l’Ouest. Un arrêté de Dessalines du 2 janvier 1804 résilie tous les baux à ferme des habitations. Celui du 7 février accorde la faculté de vendre la récolte de l’année uniquement aux propriétaires qui faisaient partie de l’armée indigène à l’époque du 9 juillet 1803, lors que l’autorité de Dessalines a été effectivement par les indigènes en arme sur tout le territoire de l’ancienne colonie française. En conséquence, ces dispositions menacent sérieusement les acquéreurs de fermages voire de propriétés, car tous les biens des colons partis doivent rentrer dans le domaine national. Il faut dire que Dessalines ne met en question le droit de propriété puisque les propriétaires qui résidaient avec les français, à l’époque de la rentrée de l’armée indigène dans les villes et les bourgs, seront renvoyés en possession de leurs propriétés, à la charge par eux de verser dans les magasins de l’Etat les produits de la récolte de 1802-1803. L’application de cet arrête peut consolider l’autorité de Dessalines. Il pourrait donner en fermage aux dignitaires de ceux qu’il juge convenable de la masse des biens tombés dans le domaine national. Sa politique est battue en brèche par la coalition devenue possible entre tous les commandants militaires, surtout ceux de l’Ouest et du Sud, et tous les anciens libres généralement mulâtres des villes qui ont acquis des fermes et propriétés de colons contraints de s’éloigner du pays.

Dessalines, quoique devenu empereur, refuse de créer une noblesse à l’image de celle que six ans plus tard fondera Christophe. De ce fait, il demeure aux yeux de Christophe, un homme incapable de faire montre de la dignité et de la politesse que requiert le statut de chef d’Etat. C’est un sauteur qui se laisse enivrer par les plaisirs de la danse. Aux yeux des élites indigènes du Nord, Christophe tiendrait mieux le rôle. La constitution de 1805 déplait à l’aristocratie lorsqu’elle proclame « Toute propriété qui aura ci-devant appartenu à un blanc est, incontestablement et de droit confisquée au profit de l’Etat. » Cette constitution affirme  » L’empereur, ni aucun de ses successeurs n’aura le droit, dans aucun cas et sous quelque prétexte que ce soit, de s’entourer d’aucun corps particulier et privilégiée, à titre de garde d’honneur ou sous toute autre dénomination. » (art.28).

Dessalines se distingue de Louverture. Bien qu’il se soit attachée la quatrième demi-brigade, il respecte, en théorie, un principe de la révolution française rappelé par des commissaires civils en 1794 à Rigaud qui voulait se donner un corps particulier. De plus, « la couronne est élective et non héréditaire ». Ensuite, les enfants mâles reconnus par Dessalines, seront tenus de passer successivement de grade en grade avec cette seule différence, que leur service datera dans la 4e demi-brigade de l’époque de leur naissance. » A propos du culte, « la loi n’admet point de religion dominante. La liberté des cultes est tolérée. L’Etat ne pourvoit a l’entretient d’aucun culte, d’aucun ministre. Dessalines soutient que tous les indigènes ont été légitimé par la révolution.

La vérification des titres de propriété ordonnée par Dessalines suscite d l’hostilité générale des anciens privilégies. Dessalines reproche a Vernet son ministre des finances qui sait pas de s’occuper de son déjeuner et de sa partie de bête tandis que Vastey, qui deviendra secrétaire de Christophe, se remplit chaque jour la bourse. dans l’Ouest et le Sud, l’aristocratie achète l’administration, fabrique de faux titres, revendique quand elle est mulâtre, des droits d’héritage au nom de son père blanc. Dessalines est totalement isole et n’a pas la direction effective de l’armée. Chaque commandant est dans sa zone un petit cacique qui regroupe derrière un grand cacique; Christophe dans le Nord, Pétion dans le l’Ouest, Geffrard dans le Sud. Par l’intermédiaire de Bruno Blanchet muté de Jérémie au cap pour cause de malversation, le contact est établi entre Christophe et Pétion pour renverser Dessalines (Saint-Louis, 2004)

La situation économique d’Haïti sous le gouvernement de Dessalines.

En 1804, le pays étant devenu indépendant ne peut plus compter comme sous Louverture, sur le savoir scientifique de la France ni des autres pays de l’Europe et de l’Amérique, qui sont tous racistes, esclavagistes, ennemis de la liberté des peuples. On a exalté sans trop questionner, l’idée que Haïti a réalisée l’unique révolution d’esclaves victorieuse dans l’histoire de l’humanité mais on n’a pas retenu que cela lui imposait une tache nettement au-dessus de ses capacités: appliquer les sciences; les arts et métiers à la production. Ses dirigeants n’y étaient nullement préparés, comme le montre le destin du sucre. La fabrication du sucre pose une question de technologie que la société haïtienne ne peut résoudre alors que la révolte de Saint-Domingue est au cœur de la transition de l’ancien ordre vers un nouveau dans l’industrie du sucre. En conséquence, la production du sucre a connu une baisse très critique par rapport aux autres territoires encore colonisés comme Cuba, Jamaïque, la production sucrière de ces territoires atteignent un score appréciable. Ils retrouvent dans le courant qui, vers la fin du XVIIIe siècle, place la question du sucre dans le cadre d’une restructuration du marché mondial marquée par le passage du contrôle d’une production coloniale par des métropoles respectives au contrôle direct du marché sur des productions venues d’Etats théoriquement indépendants.

Les relations commerciales inévitables avec l’étranger suscitent de graves divergences entre Dessalines et ses adversaires de son gouvernement. Non satisfait d’installer sa capitale à Marchand pour des motifs de défense, Dessalines prétend transférer Port-au-Prince sur les hauteurs de Kenscoff,. les indigènes ne doivent avoir avec l’étranger que juste les contacts nécessaires aux échanges indispensables. La ville coloniale n’était déjà qu’un simple entrepôt, Dessalines veut en faire un simple comptoir à partir duquel il peut dicter sa volonté à « la main invisible d’Adam Smith » dont il ignore la puissance. Ses adversaires entendent se conformer passivement à cette force qui vient de l’extérieur et qui leur semble naturelle. Dessalines veut du sucre et du café mais non de la guildive dont la production est consommée dans le pays, ni de la coupe de bois pour l’exportation, industrie des paresseux. Le négoce étranger ne veut pas du sucre d’Haïti. Pour le contraindre de l’accepter, Dessalines ordonne que les capitaines des navires fassent leur cargaison au tiers en poids de sucre, de café et de coton. L’un d’entre eux déverse dans la mer le sucre qu’il vient d’acheter contre son gré. Dessalines ne peut imposer l’achat de son sucre dont le cours est à la baisse en 1806. Il ne peut pas non plus fixer son propre prix du café que le cultivateur doit vendre selon celui du marché international pour se procurer des comestibles étrangers indispensables. En essayant de dicter sa volonté aux puissances étrangères Dessalines fait penser à Prométhée. Cependant il ignore la nécessite impérative d’enseigner aux indigènes, outre le maniement des armes, les arts et métiers. Il ne peut produire du sucre vendable sur le marché international.

Ses adversaires se rallient aux négociants américains qu’il a contraint de payer les taxes dues à l’Etat. L’un de ses commerçants, Mackintosh, avance de l’argent aux conjures. Au milieu de la confusion générale résultant de cette situation, Dessalines apparait come celui qui essaie de sauver ce qu’il peut de ce qui reste de l’indépendance nationale. Cependant lors de son dernier conseil à Marchand , renonçant lui aussi a un commerce indépendant, Dessalines fait approuver une décision qui pratiquement accorde aux anglais le monopole des échanges avec Haïti. Cette dernière disposition, la politique commerciale de Pétion et Christophe, leurs appels à l’Angleterre dans leur conflit d’autorité consacrent définitivement la seconde entrée d’Haïti dans la dépendance économique et l’avortement de l’Etat national en germe (Saint-Louis, 2004, p. 135-136).

Lesly Pean, en analysant la situation économique d’Haïti sous le gouvernement de Dessalines souligne que selon une publication commencée le 15 novembre 1804, la situation des finances publiques est acceptable. L’État dessalinien arrive à nourrir et payer les 60,000 soldats de l’armée sans avoir à contracter des emprunts, utilisant essentiellement les impôts produits par le quart des récoltes, les recettes douanières et les affermages des terres et habitations du domaine de l’État[1]. Le commerce international a repris avec les négociants américains, anglais et des autres nations neutres. D’après l’édition du 22 août 1805 de cette publication, « les revenus publics ont suffi jusqu’ici ; toutes les dépenses du gouvernement ont été payées avec la plus grande ponctualité, malgré les approvisionnements de tout genre qu’il a été dans la nécessité de faire pour se mettre dans un état respectable de défense.

Masi cela n’empêche pas que l’ordre économique dessalinien, tant dans ses institutions que dans ses pratiques, a une dose d’arbitraire qui exaspère des secteurs pourtant vitaux du nouvel État. L’imaginaire de l’ancien régime colonial s’impose comme culture. À ce sujet, Thomas Madiou écrit : « Les troupes continuaient à n’être ni payées, ni habillées ; la ration qu’elles recevaient en salaison était même très irrégulièrement distribuée. Dans le département du Sud, elles murmuraient, désertaient, excitées par leurs officiers qui n’étaient pas mieux rétribués par l’État. Cependant les magasins du Gouvernement étaient bondés d’habillement ; mais la caisse publique, au fur et à mesure qu’elle se remplissait était vidée par les dilapidations.»
Le marasme économique est d’autant plus exaspérant que les dirigeants, à commencer par l’Empereur, dépensent de manière scandaleuse. Il ne s’agit pas de rentrer dans leurs vies privées, mais leurs excès ont un impact négatif sur la société en général. Les vingt maitresses de Dessalines dans vingt villes différentes émargeant du budget de l’État sont comptabilisées dans les pertes du bilan public. La société avance dans une impasse.

Ce n’est pas le chaos. Dessalines n’est pas opposé à l’éducation des masses qu’il ne considère pas pourtant comme une priorité. Il n’organise pas une résistance à la compréhension du monde en général et du réel haïtien en particulier. La Gazette est inépuisable dans l’analyse qu’elle présente de la situation politique et économique en Europe et aux États-Unis. Mais il y a des ombres au tableau. La Constitution de 1805 scelle le paradigme du pouvoir personnel de l’Empereur. Dans les articles 19 à 37, la priorité est donnée à la concentration de tous les pouvoirs exécutif et législatif entre les mains de l’Empereur. Tout par l’Empereur, tout pour l’Empereur (Péan, 2013).

Gabriel Dithon

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