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BOIS-CAIMAN: Un patrimoine national et historique.- Par Gabriel Dithon

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Bois-Caiman, entre déliquescence et abandon
BOIS-CAIMAN: Un patrimoine national et historique.-
Entre déliquescence et abandon

L’identité d’un peuple se crée à travers son code génétique qui se matérialise à travers ses patrimoines. Ces derniers à leur tour participent à la construction de la mémoire de ce peuple. Ils revêtent des caractères divers et pluriels. Ils peuvent être matériels ou immatériels. Bois Caïman en est un, mais surtout immatériel. que ce pays à travers toute sa trajectoire a jeté les bases pour être une nation qui entonne l’hymne de la fierté, de l’autonomie au rythme de toutes les autres nations. Ce pays  offre dans les annales de son histoire, une vitrine alléchante d’événements qui pourraient être des éléments galvanisateurs de sa mémoire. En d’autres termes, ses éléments pourraient servir de contre poids favorables face aux offensives destructrices des éléments, des mécanismes qui précipitent cette perte de mémoire. Car la mémoire d’un peuple permet à la fois de consolider son présent et de garantir son avenir. Bois Caïman, dans le contexte de déficience de mémoire qui est à l’ordre du jour dans la société haïtienne, constitue un patrimoine jouissant d’une valeur identitaire incommensurable pour la reconquête de notre souveraineté.

Dans la présente recherche, on identifie le rôle de la mémoire dans la construction de l’identité et dans la création d’un système de référence mutuelle. L’espace dans lequel où tous les Haïtiens pourraient se lancer dans une lutte sans merci pour renouer avec notre souveraineté qui est la traine de l’autre. En ce sens, nous partons de l’hypothèse que la cérémonie du Bois Caïman constitue le lieu de la construction de la mémoire patrimoniale du peuple haïtien.

Dans ce travail, nous allons essayer de voir à travers des données socio-historiques le rôle qu’a joué cette cérémonie dans la lutte pour la conquête de notre souveraineté. Aussi, il s’agit de montrer comment ce patrimoine peut contribuer à la création d’une mémoire patrimoniale qui pourrait servir de cadre de référence identitaire pour la société haïtienne ou pour les groupes sociaux qui s’investissent dans la lutte pour la reconquête de notre souveraineté.

Ce travail sera articulé autour de quatre points. Le premier point consiste en une analyse conceptuelle sur la question de mémoire patrimoniale.  Le deuxième, le contexte de lutte revendicative dans laquelle a pris naissance ‘’Bois Caïman’’. Le troisième portera sur la sociogenèse ou les antécédents  de ce patrimoine. Le quatrième traitera ses mécanismes de transmission. Dans le cinquième, nous mettrons l’accent sur son aspect fondateur de la nation haïtienne. Enfin, nous verrons le projet de liberté dégagé par l’esprit du Bois Caïman ainsi que son importance dans la démarche de reconquête de notre souveraineté.

L’analyse sociogenèse du Bois-Caïman.-

 Une archéologie du Bois Caïman comme patrimoine doit être recherchée dans le fin fond des prémisses de résistances opposées par les captifs aux seigneurs de la traite et de la condition de la vie sur les plantations. Les captifs ne constituaient pas un gentil troupeau face à l’appareil répressif érigé en système par les propriétaires des plantations pour consolider leur état de bête de somme dont leur principal rôle est de rendre dynamique la machine coloniale  c’est-à-dire produire des richesses pour le compte des esclavagistes de tout acabit. Contre l’enfer de la plantation ayant pour assise principale la répression incluant la torture ; le racisme, la discrimination et la racialisation des rapports sociaux, les captifs ont élaboré leurs propres mécanismes de résistance. Parmi ces mécanismes, le marronnage révèle d ‘un poids incontournable dans la balance des événements qui ont marqué la genèse du Bois Caïman. Le marronnage fut la réponse à l’esclavage colonial[1]. Cette forme de résistance a gagné tout univers colonial. Les premières pierres ont été déjà posées par les Indiens pour  être repris par les futurs révoltés de la période de la colonisation française. Vîtes réduits en esclavages par les conquistadores espagnols après la découverte d’Haïti, les indiens d’Hispaniola prirent tôt l’habitude de partir marrons. Le cacique Henri est la figure emblématique de cette forme de résistance dans les colonies d’esclavage (Midi, Franklin, 2009  Boukman, Jean François et Biassou vont s’inscrire dans ce modèle face à  l’atrocité de la sphère coloniale. Et ce depuis leur débarquement à Hispaniola. En effet, un observateur avance que : Le marronnage était déjà une pratique en ce début de colonisation française d’Hispaniola. Les premiers marrons qui s’y trouvent sont des fugitifs de la partie espagnole (Midi, Franklin, 2009 :137). Pour assurer leur subsistance et pour favoriser un modus vivendi, les marrons ont mis sur pied toute une batterie de moyens. Ceci se situe à tous les niveaux, notamment dans le domaine religieux. Les ébauches du vaudou allaient être jetés dans l’espace social crée par le marronnage. Selon Laennec Hurbon. Le Vaudou et le marronnage constituent le lieu de rassemblement des esclaves en dehors de la vigilance des maitres (Hurbon, Laennec 2004 :99). Car cette religion crée un système de reconnaissance mutuelle ou chacun se reconnaît et aide à consolider les liens sociaux.

 Mémoire patrimoniale: un débat conceptuel.-

Le concept de mémoire patrimoniale est élaboré par Lucie K. Morisset, dans son ouvrage intitulé : Des Régimes D’authenticité et ayant pour sous-titre : Essai sur la mémoire patrimoniale. Son approche relative au rapport entre la mémoire et le patrimoine nage à contre-courant de la conception de Pierre Nora de la mémoire à travers son concept : « lieux de mémoire » pour qui, la mémoire est une émanation du patrimoine. En d’autres termes,  c’est la mémoire qui donne naissance au patrimoine. À lorsque pour Lucie Morisset, le patrimoine serait une de la mémoire. La mémoire patrimoniale est un processus de création de la mémoire. Par lui, la locution de mémoire patrimoniale est une synthèse des fondamentaux du concept de mémoire et ceux du patrimoine. Ainsi, il peut écrire : «  la locution de mémoire patrimoniale concerne, d’une part, la mémoire elle-même, c’est-à-dire la somme totalisante des souvenirs constituée par la connaissance, la fréquentation du patrimoine et, surtout, par les représentations patrimoniales juxtaposées ou superposées dans le temps ( Morisset. Lucie K , 2009 : 17).

Et par patrimoine, l’auteur entend : « les signes fossilisées,  différentes époques, au fil des quêtes identitaires variées, de nation ou d’autonomisation, par exemple, qui ont en commun rétrospectivement, d’avoir pris appui sur un monument, sur un site, un bien historique, culturel, matériel ou immatériel, bref, sur un lieu… (2009 :17) L’auteur s’engage dans une démarche herméneutique. En d’autres mots, il vise à comprendre à dégager le sens d’un patrimoine au niveau de l’institution de l’imaginaire d’une société, son importance dans le raffermissement des liens sociaux. En effet, il considère le patrimoine comme une chose dite à la Foucault  c’est-à-dire analysable en relation avec ses conditions d’énonciation, ou, plus simplement peut être comme une œuvre produite en vertu de configurations culturelles, politiques et sociales logées dans cette œuvre même et dans les représentations qui y sont associées Donc, il s’agit pour Lucie Morisset d’étudier un patrimoine comme un écosystème, c’est-à-dire ses différentes composantes doivent être mise en exergue, notamment sa genèse.

Le vaudou, Bois Caïman et la mémoire : La question de la transmission.

L’un des caractères attribués à la cérémonie du Bois Caïman est son caractère mystique. En d’autres termes, l’aspect religieux a imprégné presque tous les discours relatifs à ce patrimoine.  Selon cette approche, le vaudou serait le principal vecteur de transmission de ce patrimoine. En effet, nombreux sont des observateurs qui voient dans le rituel et dans le panthéon de cette religion les principaux courroies de transmission non seulement des fondamentaux de l’esprit du Bois Caïman, mais comme le véhicule majeur de la culture traditionnelle haïtienne (Maximilien, Guy, 2006 : 1).  Pour Guy Maximilien, le panthéon du vaudou traduit la mémoire du passé dans une expérience religieuse. Pour lui, le panthéon, c’est-à-dire, dans les représentations des dieux et dans certains éléments des rituels attachés à ces dieux que se manifeste dans le système une certaine présence du passé dans l’expérience religieuse (Maximilien, Guy,2006 :1). Il met en outre l’accent  sur les attributs des loas dans les rituels pour enfin expliquer leur rôle dans la transmission de nos différents types de patrimoines. Il suffit d’assister aux cérémonies rituelles en l’honneur des loas, à leur services, comme on  dit pour s’apercevoir que ces rituels ont conservé et transmis un très grand nombre de traits de la culture matérielle et non matérielle de la population. Bref,  une grande partie de ce qui, à travers les générations, a accompagné le peuple haïtien comme bagage ou équipement culturel. Samuel Regulus de son côté montre que de manière  visible ou imperceptible, le paysage culturel haïtien est dominé par le vaudou. De plus, celui-ci est considéré comme une source ou l’haitianité puise sa singularité, son originalité (Regulus, Samuel, 2010 :189). Toutefois l’auteur reconnaît que ce système doit composer avec le système culturel doit conjuguer avec le processus d’indifférenciation impose par l’empire des techniques de la mondialisation qui gomme les frontières nationales[2].

Ceci montre qu’à travers le vaudou se diffuse de génération en génération les valeurs qui ont alimenté l’esprit ainsi que du Bois Caïman à savoir les principes de la liberté, de justice sociale et de souveraineté. Et ce, tant sur le plan de la mémoire individuelle que collective. Car, le vaudou s’inscrit, comme le soutient Samuel Regulus, dans une dynamique de construction de l’identité de l’homme haïtien.

Bois Caïman vers une historiographie haïtienne.-

Au niveau de l’historiographie haïtienne, le débat sur Bois Caïman comme mythe fondateur de la nation haïtienne n‘est pas clos. Suivant l’esprit qui anime cette historiographie, le soulèvement général qui secouait les ateliers de la partie de la colonie saint dominguoise, avait pour prémisse, une cérémonie d’obédience religieuse qui a eu lieu dans la nuit du 14 Aout 1791 sur l’habitation Lenormand de Mezy, plus particulièrement Bois Caïman. Cette cérémonie serait présidée par un prêtre Vaudou appelé Boukman. Ainsi, nombreuses sont les approches qui s’articulent autour de Bois Caïman. Toutes ces approches sont teintées d’idéologie et d’esprit partisan. D’après certains observateurs, par exemple Léon François Hoffman, cette cérémonie qui donne le coup d’envoi au soulèvement général non comme un événement historique, mais come un mythe. En effectuant avec munitie une fouille au niveau de la littérature relative au Bois Caïman ainsi que les témoins qui ont laissé des ouvres qui peignent la mémoire de cette tranche d’histoire. L’auteur constate que le nom le patronyme de Bois Caïman ne figure dans aucune  des mémoires ou archives retraçant cette période.  « Aucun des documents ne mentionne ni le Caïman ni une quelconque cérémonie religieuse. Pas plus d’ailleurs que les très nombreux manuscrits conservés à Paris aux archives nationales […] » (Hoffman ,1992 :269) . En outre, il se questionne sur la validité de la thèse Dalmas sur la cérémonie du Bois Caïman, la thèse initiatrice des débats sur le Bois Caïman. Car aucune déclaration des instances légales tels que les rapports de polices, des enquêteurs ne prouvent l’assertion de Dalmas. Pour lui, puisque pas un seul témoignage ne vient corroborer ni directement ni indirectement celui de Dalmas, il est difficile de ne pas conclure qu’il s’agit d’une invention pur et simple ». (Hoffman , 1992 :270-271)

 Donc pour l’auteur, il s’agit d’une construction de l’esprit pouvant s’inscrire dans la même ligne des mythes d’origines qui irriguent l’imaginaire de toutes les civilisations ou de toutes les nations. En effet, comme mythe, elle peut participer à l‘institution de l’imaginaire. Elle contribue à une structuration de la société. En ce sens, elle peut prendre l’orientation de l‘idéologie dont le degré d’impulsion est plus élevé. En d’autres termes, Bois Caïman Comme Patrimoine peut être l’objet de récupération de groupes d’idéologies différentes visant à modeler l’imaginaire dans le sens de leur idéologie. Par exemple, la tentative de récupération de l’évènement par le courant noiriste traduit leur volonté de faire de ce patrimoine la clé de voute de l’identité haïtienne. Et même l’esprit à partir duquel commencent les ébauches de l’identité haïtienne. D’autre part, beaucoup de groupes au sein de la société haïtienne, notamment les groupes d’obédience religieuse affichent une certaine animosité  à l’adresse de Bois Caïman. Ils attribuent  à une telle cérémonie, un culte voué  au diable. Ceci a pour conséquence immédiate une méconnaissance de ce patrimoine. Celle-ci se traduit dans les actes et dans les discours.

De surcroit, une frange de l’élite haïtienne rejette en bloc ce patrimoine. Cette catégorie sociale née après l’indépendance, composée de mulâtres de vielle souche, pour s’assurer un rang privilégié dans la modernité. Elle doit mettre au rencart tout ce qui, dans leur imaginaire, rappelle l’Afrique. Il fallait : « créer une place de haut rang sur la scène internationale par le biais du commerce import-export et par l’option d’un niveau de culture à l’occident Regulus, (Samuel, 2010 :193). En ce sens, le vaudou était d’un objet embarrassant en raison de son africanité et un danger potentiel, sources d’idées subversives au regard de son passé au sein du système colonial. Aussi, essayaient-ils, par toute une série de mesures restrictives, de s’en défaire.. . (Regulus, Samuel, 2010 :193)  Les différentes campagnes appelées campagnes des rejetés ou campagnes antisuperstitieuses ponctuant l’histoire du vaudou en témoignent. Pour Barthe et Théodat, genre de violences commis contre le vaudou est considéré comme un désastre culturel. Et pour  jacques Legoff, il ya lieu de voir dans ces actes des assassinats du patrimoine sous l’égide des passions identitaires et religieuses. À lorsque, ce patrimoine nous renvoie à un passé, à notre origine. Elle est relative à la mémoire individuelle ou collective. Les valeurs découlant de l’esprit, de ce patrimoine irrigue la formation du discours de quelque soit la catégorie sociale, a cote des apports des apports des autres catégories cognitives ( protestant, Catholique,  etc). La question que nous devons nous poser face à ces débats relatifs au Bois Caïman est quel qu’il soit mythique ou réel, n’a-t-elle pas un rapport avec la mémoire. Ici, les propos de Jacques sont importants en ce sens qu’il attribue à tout patrimoine une origine mythique. « Le  fait d’attribuer une origine mythique à un patrimoine c’est lui donner une solidité, une propriété sacrée et c’est ce qui semble être la caractéristique principale de tout patrimoine »[3] . Bois Caïman Comme patrimoine doit rendre effective cette démarche. Elle doit assurer une mise au service de la communauté de la mémoire de l’expérience humaine passée, que l’on considère comme inscrite dans le psychisme collectif sous forme d’énergie virtuelle, codifiée dans les représentations et mobilisables par le rituel[4] Maximilien, Guy, 2006 ». En ce sens, l’esprit du Bois Caïman à  travers ses cortèges de valeurs libératrices pourraient servir de bougies d’allumages dans la quête de souveraineté du peuple haïtien. Elle doit être porteuse de l’expérience des captifs pour sortir le pays dans le gouffre inhumain dans lequel ils croupissaient pendant des siècles. Le rapport ici entre histoire et mémoire est en effet importante, car Bois Caïman à travers un système religieux opère une certaine transmissibilité des valeurs qui sous-tendent la révolution haïtienne, la liberté et la souveraineté.

[1]

[2]

[3] Jacque Legoff citè par samuel Regulus in : le vodou haitien : patrimonialité et enjeux,PUL, Quebec (page ????)

Gabriel Dithon

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